Le noir et blanc n'est pas un effet. C'est ce qui reste quand la couleur n'a plus rien à dire : des valeurs, des formes, et le vide autour.
C'est aussi un test. Une image qui ne tient qu'en couleur ne tient pas.
Ce que le test enlève
Quand la couleur est le sujet, il ne reste rien une fois qu'on la retire. Un dégradé de ciel sans nuages, une coque rouge sur l'eau verte, un champ de colza : en couleur, ça saute aux yeux ; en noir et blanc, ça devient un aplat gris. Il n'y avait que la teinte.
À l'inverse, une balise noire sur un fond de mer grise ne perd rien. Elle était portée par une forme et un contraste, pas par une couleur.
La différence n'est pas une question de goût. Elle est mesurable en une seconde : on retire la couleur, et on regarde s'il reste une image.
Le test se pose avant, pas après
C'est le point que j'ai mis le plus longtemps à comprendre. Le noir et blanc n'est pas l'étape finale du développement, c'est la première question du tri.
Je regarde donc les planches-contact déjà converties. Pas les fichiers d'origine, pas les vignettes couleur : une conversion neutre, sans aucun réglage, appliquée à tout le lot avant que j'aie décidé quoi que ce soit.
Sur les cent quatre-vingt-huit photographies rapportées de six jours en Camargue, tout a été regardé comme ça. Six sont ressorties. C'est un taux qui paraît brutal, mais il ne l'est pas : les autres n'ont pas été jugées ratées, elles ont été jugées portées par autre chose que ce que je cherche. Le soleil du Sud, l'eau turquoise, le rose des flamants. En gris, il n'y avait plus grand-chose à isoler.
Je ne photographie pas en monochrome
Aucun de mes boîtiers n'enregistre en noir et blanc. Ils voient en couleur, et c'est volontaire.
Un fichier couleur garde une information que le gris seul a perdue : de quelle teinte venait chaque valeur. C'est elle qui permet, au moment de la conversion, de décider que ce ciel-là sera plus sombre que cette mer-là, alors que les deux sortaient au même niveau de gris. Sans elle, un ciel gris et une mer grise restent collés l'un à l'autre et la photographie n'a plus d'horizon.
Le fichier reste donc un fichier couleur jusqu'au dernier moment. La couleur n'est pas le sujet, mais elle est l'outil qui permet de s'en passer.
La chaîne
Le fichier RAW sort du boîtier, un Leica M11-P, un Leica Q3 ou un Nikon Z 8. Il passe dans Lightroom pour la dérawtisation et le cadrage. Puis dans le plugin Silver Efex de la Nik Collection, qui fait la conversion. Il en sort un TIF 16 bits, dont tout le reste est tiré : les tirages, les images du site, les publications.
Dix minutes par image environ, dont cinq dans Silver Efex.
Dix minutes, c'est une moyenne, et une moyenne ne dit pas grand-chose. Pour certaines images, c'est bien plus long… Pour d'autres, ça dure, mais ça ne va pas au bout, et celles-là finissent par ne pas sortir. Et certaines n'ont besoin de rien.
Celles qui n'ont besoin de rien sont souvent les meilleures. Quand la lumière a déjà fait le travail, il n'y a qu'à ne pas l'abîmer.
Ce n'est pas une nostalgie
On me demande parfois si c'est un goût pour l'argentique, ou une façon de faire ancien. Non. Je n'imite rien et je ne regrette rien.
Le noir et blanc ne me sert pas à donner une époque à l'image, il me sert à en retirer ce qui m'empêche de voir sa construction. Une plage bretonne en couleur raconte d'abord le temps qu'il faisait. La même en gris raconte où est la lumière, quelle forme est devant quelle autre, et combien il y a de vide entre les deux. C'est ce deuxième récit qui m'intéresse, et il était déjà là.
Ce que je ne fais jamais
Partir d'un JPEG. Convertir une image dont la couleur était le sujet.
Le noir et blanc n'est pas un rattrapage. Une photographie qui ne fonctionne pas ne devient pas meilleure en gris, elle devient une photographie qui ne fonctionne pas, en gris. La conversion ne sauve rien : elle révèle ce qui était là.