Le 8 mars 2026, la traversée entre Roscoff et l'île de Batz a duré trente-six minutes.
C'est le temps qu'il faut au bateau. Ce n'est pas un temps qu'on choisit : on monte, on sort du port, et la lumière fait ce qu'elle veut pendant que la côte s'éloigne. Treize heures cinquante-six, quatorze heures trente-deux. Je ne l'ai su qu'après, en relisant les horodatages des fichiers.
Ce qu'il y avait autour
Une balade avec ma femme et mes enfants. Il pleuvait avant, pas pendant, et il a replu ensuite.
Le front qu'on voit sur ces images est celui qui attendait son tour. Il est passé au-dessus de l'île pendant que la jetée s'avançait dans l'eau grise, et le rideau de pluie a effacé la moitié de l'horizon.
C'est le genre de fenêtre qu'on ne négocie pas. Elle s'ouvre, on photographie dedans, elle se referme, et on n'a pas décidé de sa durée.
Cinquante images
Cinquante images sont sorties de ces trente-six minutes. Des balises, des perches cardinales, une tourelle, la jetée, des silhouettes minuscules sur l'estran.
Un bateau qui traverse un chenal balisé est un endroit particulier pour photographier : tout ce qui compte est déjà debout et déjà espacé. Personne n'a disposé ces formes pour qu'on les regarde. Elles sont placées pour être vues de loin, par quelqu'un qui doit savoir de quel côté passer. Le vide entre elles n'est pas un effet de cadrage, il est la raison d'être de l'ensemble.
Ce que je n'avais pas vu la première fois
En reprenant la prise de vue des mois plus tard, j'ai trouvé huit images que je n'avais pas retenues au premier passage. Deux des plus fortes du lot en viennent.
La première sélection s'était faite sur des vignettes. Sur quinze images regardées en grand, quatre verdicts se sont inversés. Deux que j'avais écartées pour un parasite au premier plan sont en réalité les deux seules où quelqu'un est dans le cadre.
Je ne juge plus sur vignette. Une vignette dit la composition, elle ne dit ni la matière, ni l'échelle, ni ce que fait la lumière dans les gris. Elle suffit à écarter, elle ne suffit jamais à garder.
Les gens dans le cadre
Trois des quinze portent une figure humaine. Un canot qui passe au pied de la tourelle, avec quelqu'un à bord. Un sillage en S, et un homme qui s'éloigne vers Roscoff.
Longtemps j'ai cru que ces figures encombraient. C'est l'inverse. Une silhouette minuscule au pied d'une verticale donne l'échelle, et l'échelle est le sujet. Sans elle, il reste un motif ; avec elle, il se passe quelque chose.
Ce sont ces trois images qui empêchent une suite de devenir déserte. Elles ne sont pas les intruses du lot, elles en sont la raison.
Une série qui commençait sans moi
Je n'ai compris que bien plus tard que cette traversée était le début d'une série. Sur le moment, je photographiais ce qui se présentait : des formes verticales qui tenaient debout dans un espace vide. C'est exactement la définition de ce que j'appelle aujourd'hui les pierres dressées, mais je ne l'avais pas encore formulée.
C'est peut-être la seule façon dont une série commence. Si je l'avais nommée d'abord, j'aurais photographié la définition au lieu de photographier ce qu'il y avait.
Cinq semaines
Cinq semaines après cette traversée, j'ai arrêté de photographier pendant quatre mois.
Ces cinquante images sont donc les dernières d'avant, et les premières de ce qui a suivi. Quand j'ai recommencé, c'est vers elles que je suis revenu.
Lieux : île de Batz, Roscoff, Saint-Pol-de-Léon, Finistère nord. Boîtier : Leica M11-P.