Je n'ai pas arrêté de photographier. J'ai arrêté de le savoir.

Récit

Entre le 14 avril et le 14 août 2026, je n'ai rien publié. Cent vingt jours.

Ce n'est pas long dans une vie. C'est très long pour quelqu'un qui postait deux ou trois fois par semaine, et qui n'avait rien annoncé.

Ce que ce n'était pas

Ce n'était pas une panne de photographie. Je n'ai pas cessé d'aimer ça, je n'ai rien remis en cause, je n'ai pas eu de doute sur ce que je faisais.

C'est plus bête, et c'est plus lourd.

Le travail

Mon travail a pris énormément de place pendant ces mois-là.

Il en prend toujours beaucoup. C'est comme ça depuis longtemps, et je crois qu'il y a là aussi une histoire d'héritage : je fais le même métier que mes parents.

C'est une chose étrange à écrire, et je ne l'avais jamais formulée avant de m'y mettre. Les deux appareils avec lesquels je photographie ont été achetés avec ce qu'ils m'ont laissé. Le métier qui prend mes journées vient d'eux aussi. Ce qui me console et ce qui m'épuise ont exactement la même origine.

On n'hérite pas seulement d'objets. On hérite d'une façon de se tenir devant le travail, et de la place qu'on lui laisse prendre. Celle-là ne figure sur aucun testament : elle arrive avec le reste, sans qu'on la voie passer.

Le deuil

Et surtout, il y avait mon père.

J'ai écrit ailleurs d'où viennent mes deux Leica : le Q3 est arrivé après la mort de ma mère, le M11-P après celle de mon père, un an et demi plus tard. Ce sont les deux seules choses que j'aie achetées avec ce qu'ils m'ont laissé.

Ce que je n'avais pas mesuré, c'est ce que ça fait de sortir tous les jours avec un objet qui vient d'un mort. Pendant ces mois-là, j'étais en colère et j'étais triste. Il fallait digérer, et ça ne se décide pas.

Vingt-quatre photographies dont j'ignorais l'existence

En août, j'ai branché le boîtier au câble pour vider sa mémoire interne. Je photographiais sans carte : quand il n'y en a pas, le M11-P bascule tout seul sur sa mémoire interne et écrit dedans, quel que soit le réglage. Mille deux cent seize fichiers s'y étaient empilés, invisibles.

En les comparant à mon catalogue, j'ai trouvé des séances entières qui n'y étaient jamais entrées. Vingt-trois images le 5 avril, à Plougastel-Daoulas. Trente-cinq le 14 avril.

Le 14 avril est le jour de ma dernière publication. Ma dernière image publiée et ma première séance oubliée portent donc la même date, et je ne l'ai su qu'en août, en comparant des horodatages.

Et le 14 juin. Vingt-quatre photographies faites un dimanche matin à Mespaul, en plein milieu des quatre mois où je croyais avoir arrêté.

Je ne m'en souvenais pas.

J'ai donc continué, par réflexe, sans goût forcément. Le geste tenait tout seul pendant que le reste était à l'arrêt. C'est peut-être la seule bonne nouvelle de cette période : la main savait encore, même quand je ne savais plus pourquoi.

Il n'y a pas eu de jour

Je ne me souviens d'aucune décision. Pas de soir où je me serais dit que j'arrêtais, pas de dernière publication qui aurait su qu'elle était la dernière. Le 14 avril ressemblait à n'importe quel autre jour.

C'est ce qui m'a le plus surpris en comptant après coup. On ne s'arrête pas : on espace, puis on espace encore, et un matin ça fait quatre mois.

La reprise

Elle n'a pas été plus décidée que l'arrêt.

Je suis parti en vacances. Reposé, coupé de mes soucis, et avec la digestion bien entamée — ces choses-là travaillent en dessous, à leur rythme, sans qu'on ait à les surveiller.

Et j'ai recommencé par photographier ma famille.

Rien de construit, rien qui vise une série. Aucune de ces images ne paraîtra ici : ce qui touche mes proches ne sort pas, c'est une règle sur laquelle je ne reviens pas. Elles ont pourtant tout relancé.

C'est aussi par là que tout avait commencé, il y a trente ans, quand ma mère m'apprenait sans le dire que quelqu'un, dans une famille, tient la trace.

Le 14 août, j'ai publié une photographie. Sans annonce, sans explication, comme si les quatre mois n'avaient pas eu lieu.

Ce n'est donc pas une résolution qui m'a fait recommencer, c'est du repos et de la distance. Il n'y a pas eu plus de courage à reprendre qu'il n'y en avait eu à m'arrêter.

Ce que le silence a coûté

Quand j'ai republié, le 14 août, la photographie a touché cent cinquante-sept personnes. Avant l'arrêt, mes publications en touchaient trois cents.

Et sur ces cent cinquante-sept, une seule ne me suivait pas. Une.

Ceux qui me suivaient étaient toujours là, et ils ont aimé l'image autant qu'avant. Mais le compte ne sortait plus de sa propre base : plus personne ne le rencontrait par hasard. Il a fallu deux publications pour que ça revienne.

Je ne l'écris pas pour me plaindre d'un algorithme. Je l'écris parce que c'est la seule chose de cette période que j'aie pu mesurer, et qu'elle dit quelque chose de simple : le monde ne vous attend pas, mais il ne vous en veut pas non plus. Il faut recommencer, c'est tout.

Ce que j'en retiens

Qu'un être humain a parfois besoin de souffler, et que ce n'est pas une défaillance.

Et qu'à vouloir mettre du sens dans ce qu'on fait, il ne faut pas le porter trop lourd non plus. J'ai remis beaucoup de choses dans cette photographie — mes parents, leur métier, ce qu'ils m'ont laissé. C'est ce qui la rend nécessaire. C'est aussi ce qui, certains mois, la rend impossible.

Les vingt-quatre images du 14 juin sont encore sur mon disque. Je ne les ai pas développées. Je ne sais pas encore si elles sont bonnes.

Ce n'est pas pour ça que je les garde.

Un arbre nu au bord du lac, dédoublé par son reflet dans une eau parfaitement immobile. La brume efface la rive d'en face.
01Lac de Brennilis. 18 janvier 2026
Deux marcheurs minuscules traversent une plage vide, séparés du regard par une dune d'herbes sèches. Le ciel occupe les deux tiers de l'image.
02Le Dossen, Santec. 1er janvier 2026
Une dune couverte d'herbes descend vers un chaos de rochers posé au bord de la mer. Des chemins de sable traversent la lande rase.
03La Grenouillère, Les Amiets, Cléder. 15 février 2026
Une falaise sombre en diagonale, une silhouette minuscule à son bord, la brume au-dessous.
04Le Dossen, Santec. 16 novembre 2025

Recevoir le journal

Une note par semaine, une photographie et ce qu'il y avait autour. Rien d'autre.

Vous recevrez d'abord un courriel de confirmation : votre adresse est mise en attente chez Buttondown, aux États-Unis, et n'entre dans la liste d'envoi qu'après votre clic sur le lien qu'il contient. Aucun suivi d'ouverture ni de clic. Se désabonner en un clic, en bas de chaque envoi. Politique de confidentialité

Le travail continue ailleurs, une photographie a la fois.