Je ne développe qu'en noir et blanc. Le boîtier fait pour ça existe, et il en existe même plusieurs.
Le Leica M11 Monochrom est là depuis 2023. Le Q3 Monochrom est sorti en novembre dernier. Ricoh a annoncé un GR IV Monochrome en janvier, à un tiers du prix. J'y ai pensé pour les trois, plusieurs fois. J'ai failli craquer pour le Ricoh.
Et à chaque fois, je repose l'idée. Ce qui m'arrête n'est pas ce qu'on lit dans les tests.
Mon téléphone n'est plus un appareil photo
Je ne prends plus une seule photographie avec mon téléphone qui ne soit pas utilitaire. Une impression d'écran. La plaque de ma voiture, pour retrouver le numéro au parcmètre. Le scan d'un document. Voilà tout ce qu'il fait.
Ce qui veut dire que mon appareil photo est mon seul appareil photo.
Un boîtier monochrome, dans ces conditions, n'est pas un boîtier de plus. C'est renoncer à la couleur. Définitivement, et y compris pour ce dont je ne sais pas encore que je la voudrai : un repas, un anniversaire, une lumière qui n'existe qu'en couleur et qu'on regardera dans dix ans.
Je développe en noir et blanc. Je ne photographie pas en noir et blanc. La nuance a l'air mince. Elle décide de tout.
Ce que je perdrais, et qu'aucun test ne compte
Les vidéos et les sites qui présentent ces boîtiers montrent des photographies magnifiques. Je ne le conteste pas une seconde — c'est même ce qui me fait y revenir.
Ce que je leur oppose n'est pas le résultat. C'est ce qu'il resterait à faire après.
Parce que se retrouver devant Lightroom, pour moi, c'est sortir ses crayons et faire du coloriage. C'est le moment que j'attends. Et un fichier monochrome arrive déjà décidé : la seule chose qu'on n'aura plus jamais à choisir, c'est justement celle que je préfère choisir.
Quand je convertis une image, je ne convertis pas : je choisis.
Un ciel bleu peut devenir gris clair ou presque noir, selon ce que je fais du bleu. Une roche ocre peut s'éclaircir ou s'enfoncer. C'est là que se décide le style d'un noir et blanc, et c'est exactement ce que font les filtres colorés de Silver Efex : ils travaillent sur des couleurs qui sont encore là, sous l'image, invisibles mais présentes.
Un capteur monochrome n'enregistre pas ces couleurs. Il enregistre de la lumière, et il le fait mieux. Mais cette manette-là disparaît. Pour la retrouver, il faut visser un filtre devant l'objectif au moment de la prise de vue, et décider une fois pour toutes, dehors, dans le vent.
Je sais qu'on fait des noirs et blancs superbes comme ça. Ce qui me retient, c'est que je ne suis pas certain d'en être capable aujourd'hui.
C'est un aveu, pas un argument. Mais c'est la vraie raison, et je préfère l'écrire.
Ce que disent mes propres chiffres
Les arguments techniques du monochrome sont réels. Ils ne me concernent presque pas, et j'ai pu le vérifier sur mes images.
La haute sensibilité. C'est le gain le plus souvent cité. Sur mes huit cent cinquante meilleures images, 73,8 % sont à 200 ISO ou moins — et 84,8 % si on monte jusqu'à 400, soit onze pour cent de plus. Moins de six pour cent dépassent 1600. Je photographie dehors, de jour, souvent par temps couvert. Le gain existe, il tombe là où je ne suis pas.
La définition. Mon tirage de vente fait trente sur quarante-cinq centimètres, soit dix-huit mégapixels à trois cents points par pouce. J'en ai soixante. J'ai déjà trois fois la marge nécessaire, et je jette cette marge à chaque tirage. Un supplément de définition tomberait dans ce que je jette.
Je ne dis pas que ces boîtiers n'apportent rien. Je dis qu'ils apportent, très bien, des choses dont je ne me sers pas.
Le M11-P a tout mangé
Il y a une raison plus bête, et c'est peut-être la plus décisive.
J'ai un Leica Q3. Je m'en servais tout le temps : quatre cent quatre-vingt-dix déclenchements en janvier, trois cent quatre en mars. Le M11-P est arrivé le 4 mars. En avril, le Q3 était à zéro. En août, à huit.
Le M11-P a pris quatre-vingt-treize pour cent de mes prises de vue en quelques semaines. Je n'ai rien décidé ; c'est arrivé tout seul, et je ne l'ai compris qu'en comptant.
J'avais en tête de revendre le Q3 pour financer sa version monochrome. Mais si un deuxième boîtier ne sert déjà plus, un troisième ne servira pas davantage — et aujourd'hui, je ne me vois pas jongler entre plusieurs appareils. Un appareil qu'on connaît par cœur vaut mieux que deux qu'on hésite à prendre.
Et je n'ai toujours pas gagné au loto
Voilà. Ce n'est pas une conclusion technique, c'est la mienne.
J'y repenserai. Probablement l'an prochain, probablement devant une image que j'aurais aimé faire autrement. Et je reposerai l'idée, pour les mêmes raisons — jusqu'au jour où l'une d'elles cessera d'être vraie.
Cela dit, si quelqu'un de chez Leica passe par là : un prêt ne se refuse pas. Je préviens seulement que, d'après tout ce qui précède, je le rendrais.
J'aimerais bien avoir tort.