Il y a un arbre dans la galerie des pierres dressées.
Un arbre n'est pas une pierre. Personne ne l'a planté là pour un marin ou pour une paroisse, et j'ai pourtant écrit que c'était ça, la série : des choses posées là pour quelqu'un d'autre. Il passe le test, pourtant. Une forme franche sur une ligne d'horizon, beaucoup de vide autour, en janvier. Il passe le test et il n'est pas dans la définition. Il est là quand même.
Quatre critères, les quatre ensemble
Le 24 août, j'ai publié ici ce qui fait qu'une image entre dans la série. Une forme franche détachée sur un fond vide. Un vide qui isole. Une lumière qui sépare. Une image qui tient en noir et blanc. J'avais ajouté : les quatre ensemble, pas trois sur quatre. Un test étroit, qui élimine beaucoup de photographies que j'aime par ailleurs.
Ça se lisait comme une rigueur. Cinq jours plus tard, j'ai dit le contraire. Je ne veux plus m'enfermer dans des séries, je veux juste de bonnes photos.
Les deux textes sont de moi. Celui-ci corrige l'autre. Ce n'est pas que la liste soit fausse. Ce qui est faux, c'est le mot entre. Une image n'entre pas. Elle est bonne ou elle ne l'est pas, et la liste arrive après, pour dire pourquoi.
Comment une phrase devient une règle
Ça s'est fait sans que je le décide, et je sais comment.
Un soir d'août, j'ai revu une sélection de mes images : une croix, un menhir, un clocher, un calvaire, en belle lumière. J'ai dit : très touristique, pas très auteur. Je parlais de ces images-là, ce soir-là.
Puis j'ai regardé l'inverse. Une grue, un poteau rouillé, une balise de béton, en lumière plate. Tout ce que ma phrase semblait demander. Cette sélection-là, je l'ai écartée aussi, et j'ai dit que j'allais me débrouiller pour choisir les photos.
Le temps d'écrire l'article, la première phrase était quand même devenue un paragraphe. La série avait un ennemi, le beau sujet. Un monument connu produisait presque toujours une image touristique. J'ai écrit ça. La seconde sélection, celle qui suivait la règle et que j'avais refusée, n'y figurait pas.
Une règle écrite ne sait pas qu'elle a été dite un soir, sur une image. Elle se relit toute seule. J'avais dit une chose une fois, sur des images, et c'était devenu une règle immuable.
Dans le même article, je racontais pourtant une règle qui s'était trahie d'elle-même : l'intérieur exclu de la série, jusqu'au jour où elle m'a fait garder la coupole d'un colombier et écarter un oculus qui est la même image. J'aurais pu en tirer quelque chose sur les règles. J'en ai tiré une règle de plus.
La grille ne s'est pas resserrée toute seule. Une phrase dite un soir a été prise au mot.
Ce que je garde
Les galeries de ce site portent encore ces noms. Les pierres dressées. La silhouette solitaire. La matière et la trace. Ils restent.
Ils servent à retrouver une image. Ce sont des angles que je prends par moments, et quand je veux une série, ils me servent à la monter. Ils ne servent plus à décider si une image reste. Les motifs changent de place : ils étaient à l'entrée, ils sont dans l'index.
La phrase reste aussi. Je photographie des instants où l'on se retrouve face à plus grand que soi. Elle dit ce que je regarde. Elle ne dit pas ce que j'ai le droit de garder.
Trois photographies qui ne passent pas le test
Une dune à Cléder, un dimanche de novembre. Aucune forme dressée. De l'herbe, du sable, et un ciel qui pèse sur tout. Rien n'y est isolé, tout se touche : la matière de la dune contre celle des nuages. Avec les quatre critères, elle sort. Elle est dans la galerie.
Un champ en Périgord, en mai. Des céréales jusqu'à l'horizon, un bosquet à gauche, deux traces de roues qui s'enfoncent dans les épis. Le ciel prend les deux tiers du cadre et il est vide. C'est plat, c'est loin de la mer, il n'y a pas une pierre, et la seule chose que la lumière sépare, c'est le ciel des épis. Elle est dans la galerie aussi.
Un chemin dans les monts d'Arrée, en janvier. Il mène à un chaos de rochers, et quelqu'un se tient debout dessus. La silhouette aurait suffi à la faire entrer dans la série. Ce n'est pas elle qu'on regarde en premier. C'est le chemin, et le chemin dit où aller.
Je les garde. Si on me demande pourquoi, je n'ai pas de critères à donner. Ce que ces trois-là ont en commun, je ne l'écris pas. J'ai déjà essayé une fois, et ça a donné une règle.
Ce qui reste quand on retire la grille
Il reste ce que j'ai dit : de bonnes photos. Ça ne se définit pas en quatre critères. J'ai essayé, et ça a tenu cinq jours.
L'arbre est toujours dans la galerie des pierres.
Où est-ce qu'on range un arbre ?