Fin août, la pointe de Perharidy, à Roscoff, en fin d'après-midi. Le M11-P et le 75 sur toute la séance, sans changer d'objectif, la visée au Visoflex, le viseur électronique. En face, l'île de Batz et son phare, où j'étais allé en mars. À un moment, un arc-en-ciel est venu au-dessus de la mer.
Ensuite, les fichiers. Il y a beaucoup de mou, mais des parfaitement nettes aussi.
Une séance qui se contredit
C'est cette phrase qui empêche de conclure vite. Soixante-huit vues, le même verre sur toutes, la même fin d'après-midi. Et deux résultats. Des images où chaque rocher a une arête, et d'autres où rien n'accroche, comme regardées à travers une vitre.
Un lot entièrement flou accuse quelque chose. Un lot flou à moitié ne désigne personne, il pose une question.
Ce que les fichiers écartent
Le bougé d'abord. La vitesse la plus lente de la séance est le 1/250 de seconde, et presque tout est bien au-dessus. Au 75, à ces vitesses-là, la main n'y est pour rien.
Il fallait le vérifier quand même. Cinq jours plus tôt, à un mariage, une molette avait tourné toute seule et m'avait donné du flou pendant une demi-heure. On regarde d'abord là où on a déjà été trompé. Ce n'était pas là.
L'objectif ensuite. Les nettes ont été faites avec lui, le même soir. Un verre ne se dérègle pas entre deux déclenchements pour se régler au troisième.
Reste le traitement, et c'est là que la piste se perd un moment. Le JPEG que le boîtier fabrique à côté du RAW paraît net. Le fichier développé ne l'est pas. On tient donc une explication : quelque chose, entre les deux, abîme l'image. Le débruitage, ou Silver Efex. C'est confortable, et c'est faux. Le JPEG du boîtier paraît net parce que le Leica lui applique sa propre accentuation avant de l'écrire. Le RAW arrive brut, et un RAW mou reste mou quoi qu'on lui fasse après. Ce qui a tranché, c'est de rendre à un fichier son état d'origine, sans aucun réglage, et de le regarder. Déjà mou. Rien ne l'avait abîmé. Il était né comme ça.
Les fichiers ont innocenté l'appareil, l'objectif, puis le logiciel. Il ne restait que moi.
Un arc-en-ciel n'a pas d'arête
La cause, c'est moi qui l'ai trouvée, et elle n'était dans aucun fichier. J'avais fait le point sur l'arc-en-ciel.
Ça aurait dû aller. Un arc-en-ciel est à l'infini. Il n'est nulle part, c'est une direction. Le point sur lui, c'est le point sur la côte d'en face et sur tout ce qui est loin.
Sauf qu'on ne fait pas le point sur un arc-en-ciel. C'est un dégradé. Il n'a pas un bord, pas un endroit où ça passe du clair au sombre. Une mise au point manuelle a besoin d'une arête : l'œil la cherche, l'aide à la mise au point du viseur la cherche aussi, et devant un dégradé ils n'ont rien à prendre. On croit caler l'infini. On est un peu court.
Un objectif plus court aurait absorbé l'écart sans rien dire. Au 75, tomber court de peu suffit, et ça se voit sur tout. J'ai écrit que ma plus longue focale est celle qui pardonne le moins ; voilà ce qu'elle ne pardonne pas.
Et il y a la pluie. Un arc-en-ciel ne vient pas seul : s'il y en a un, il pleut sur ce qu'on vise. Cette pluie est dans le cadre, entre l'objectif et le sujet, et elle mange du contraste. Le sujet était mou deux fois, par le point et par le temps qu'il faisait dessus.
Le rocher, pas l'arc
La règle qui en sort tient en une phrase : devant un sujet sans arête, faire le point sur autre chose.
Une barque claire sur une eau sombre fait le même office : c'est elle qu'on vise, pas l'eau. Une voile minuscule au ras de la côte d'en face aussi. Les images gardées de cette fin d'après-midi ont toutes un bord.
La mer ouverte ou le ciel, le viseur ne sait rien en dire. Il faut leur trouver un voisin. Et fermer davantage quand la lumière le permet, parce qu'un diaphragme plus fermé pardonne un point posé un peu court.
Ce que l'heure dit
Une dernière chose, venue après coup. Une mesure automatique de netteté, passée sur la séance, ne vaut pas grand-chose : elle note bas une mer nette et haut un rocher flou, parce qu'elle mesure ce qu'il y a dans l'image autant que la façon dont c'est rendu. Devant une surface sans bord, elle ne dit rien de fiable. C'est la même panne que la mienne, prise par l'autre bout.
Elle a quand même vu une chose. Ses mieux notées tiennent toutes dans le même quart d'heure. Celle à l'arc-en-ciel vient après.
Les fichiers disent la vitesse et l'heure. Ils ne disent pas ce que je regardais.
Ce soir-là, je regardais l'arc-en-ciel.