Le problème n'est pas que je n'aime pas le 28 mm.
L'objectif du Q3 est magnifique. Ce qui pèse parfois, c'est de ne pas avoir le choix, et ce n'est pas la même phrase.
Une focale unique travaille avec les pieds
Un cadre unique s'apprend par les pieds. C'est une école : elle oblige à trouver la place au lieu de la régler, et je ne lui reproche rien. On recule contre un mur, on s'accroupit, on tourne autour, et un jour on sait d'avance où se mettre.
Mais une contrainte choisie et une contrainte soudée ne sont pas la même chose.
Un objectif fixe ne se choisit qu'une fois, le jour de l'achat. Ensuite il est là tous les jours, y compris les jours où ce n'est pas lui qu'il fallait.
Et il y a des sujets que les pieds n'atteignent pas. Une balise plantée dans l'eau. Une perche au bout d'une jetée, à marée haute.
Devant celles-là, avancer n'est pas une réponse. C'est là, et seulement là, que ne pas avoir le choix devient un problème.
Un crop ne déplace personne
Devant la balise, il reste une issue, et elle est dans le menu : le boîtier propose de resserrer le cadre. C'est présenté comme un changement d'objectif.
Ce n'en est pas un.
Le cadre coûte d'ailleurs moins qu'on ne croit. Il ne coupe que le JPEG ; le fichier brut, lui, sort du boîtier entier. Je développe en RAW : je ne jette rien. Ce n'est pas une coupe, c'est une aide à la visée.
Ma phrase tient quand même, et pour une meilleure raison. L'objectif ne sait pas qu'on a choisi un cadre. Il projette la même image, prise du même endroit.
Or la perspective ne dépend que d'une chose : l'endroit où l'on est debout. Trois pas en avant la changent ; le menu ne la change pas d'un degré. Après recadrage, une forme proche et une forme lointaine gardent le même rapport de taille.
Encore faut-il qu'il y ait quelque chose de proche, et qu'on puisse marcher jusqu'à lui.
Devant la balise, ni l'un ni l'autre.
L'écrasement des plans qu'on prête aux longues focales vient du recul qu'il faut prendre pour cadrer avec elles, pas de l'objectif. Resserrer sans reculer ne comprime rien.
Un crop n'est pas un zoom. Pas à cause des pixels. Parce qu'il ne déplace personne.
Ce que le cadre ne peut pas acheter
Le fond.
Ce qui décolle un sujet de ce qu'il y a derrière se joue dans le verre, dans la largeur du trou par lequel la lumière entre. Aucun réglage de menu ne l'élargit d'un cheveu.
Documenter, composer
À l'usage, je dirais ça : le Q3 est génial pour documenter, le M11 est meilleur pour composer. Le Q3 est sans doute plus sportif, puisqu'il faut se déplacer pour composer.
Ces phrases tirent en sens contraire. Le documentaire est celui qui oblige le plus à marcher, et je les garde toutes les deux.
Ce que la focale décide, c'est la quantité de contexte. Le 28 mm fait entrer l'entour, le 75 mm le retire.
J'ai repris le Q3 une journée où il me fallait plus de contexte que d'habitude. Le jour où il m'en fallait le plus, j'ai pris l'appareil que j'appelle documentaire.
On peut aussi être flemmard avec ses objectifs
Il y a une autre phrase, que j'ai écrite sans y penser. Le choix du M11 peut permettre d'être flemmard avec ses objectifs.
Ce n'est pas de marcher moins. Le M ne fait la mise au point pour personne, et ma plus longue focale est celle qui pardonne le moins : là, on travaille davantage.
La paresse est d'avoir une troisième issue. Avec une focale unique, on avance ou on fait avec. Avec un sac, on change de verre — c'est-à-dire qu'on diffère la décision sans bouger les pieds.
La paresse n'est pas dans le boîtier, elle est dans le sac.
Et le sac se paie dans l'autre sens. Un boîtier à objectif fixe, on le prend et on sort ; avec un sac, il faut avoir choisi avant de fermer la porte.
Cadrer, c'est décider de ce qu'on laisse dehors, et il n'existe aucun réglage pour ça. Il n'existe pas d'objectif pour ça non plus.
Ce que disent mes fichiers
Mes fichiers ne disent pas ce que je viens d'écrire.
Sur les photographies du site dont le fichier dit encore l'origine, la plus grande part vient du Q3. L'appareil que je dis bon à documenter fournit l'essentiel de ce que je publie. Il est arrivé le premier : la comparaison est faussée par l'antériorité. Faussée, pas effacée.
Il y a aussi les images du Nikon, celui dont j'ai écrit qu'il fait tout, très bien, très vite, et que c'était exactement ce qui me gênait. J'en ai publié davantage que de ma plus longue focale.
Le catalogue dit autre chose, et seulement sur le M : rapportée aux vues, la longue focale est retenue près de deux fois plus souvent que le 35.
Ça ne prouve pas grand-chose. Il suffirait de six photographies de moins pour effacer l'écart. Et le chiffre ne mesure peut-être pas la focale, mais le tri : un objectif qu'on ne monte qu'après avoir vu quelque chose aura mécaniquement un meilleur taux qu'un objectif qui reste dessus toute la journée. Ce n'est pas vérifié, c'est seulement plausible.
Les quatre seules images que j'aie publiées à cette focale sont des verticales isolées dans du vide.
Le 43 mm, que j'avais nommé avant de vérifier
Depuis que je photographie au 35, cette focale me paraît plus humaine que le 28. Sans doute parce qu'elle est plus proche du regard. J'ai ajouté ceci en l'écrivant : qu'elle reste malgré tout plus large que le 43, et qu'il me semblait que c'était cette focale-là qui s'approchait le mieux de l'œil.
Les deux sont justes. Le calcul n'a rien fait d'autre que le confirmer.
La focale dite normale d'un plein format, c'est la diagonale de son capteur : 43,27 mm. Le 35 est donc à mi-chemin, et le 50 que tout le monde appelle normal ne l'est pas davantage : il est un peu plus long que la diagonale.
Ce n'est pas la focale de l'œil, c'est celle qui en est moins loin que l'autre.
Normal ne veut donc pas dire « comme l'œil ». L'œil ne cadre pas, il balaie.
Une focale fixe un champ. Ce qui restitue la perspective du lieu, c'est ce champ-là regardé à la bonne distance : un tirage tenu à la distance de sa propre diagonale rend les fuyantes telles qu'on les avait sur place.
Leica a sorti à l'automne 2024 un Q muni de cette focale, en annonçant vouloir un champ plus proche de celui de l'œil. Ce n'est donc pas seulement mon impression.
Reste une explication que le calcul ne couvre pas. Sur un M, le viseur montre plus large que l'image : on voit arriver ce qui va rester dehors, et on décide. Ce qui a changé n'est peut-être pas le champ, mais ça.
Ce que je garde
Pour l'instant je le garde. L'objectif est magnifique, et parfois la reconnaissance du sujet est appréciable.
Parfois l'autofocus est un manque.
Est-ce que c'est toujours la même façon de photographier ? Est-ce que c'est la même photo ?
Je n'ai pas encore répondu.