On me demande parfois pourquoi Leica. La réponse courte serait technique, et elle serait fausse.
J'ai eu un Nikon Z 8. Un excellent appareil, que j'ai choisi plus par attrait de la technologie qu'autre chose. Il fait tout, très bien, très vite. Et c'est exactement ce qui me gênait : j'avais l'impression de ne pas prendre la photo.
Avec le Leica, j'ai l'impression que c'est mon œil qui travaille.
Tout ce qui suit sert à expliquer cette phrase, qui a l'air d'une coquetterie et qui n'en est pas une.
Avant l'appareil, il y a eu les notices
Je n'ai pas commencé par photographier. J'ai commencé par lire.
Mon parrain avait cette passion. C'est par lui que la chose est entrée à la maison, pas comme un métier ni comme un art, mais comme quelque chose qu'un adulte faisait sérieusement.
Et puis il y a eu beaucoup de temps passé avec ma mère autour de notices d'appareil photo. Des modes d'emploi. Les schémas, les tableaux, les pages qui expliquent ce que fait une bague quand on la tourne.
Ce qu'elle m'a transmis en même temps, sans que ça porte de nom, c'est la documentation des vacances. Quelqu'un, dans une famille, prend les photos. Quelqu'un tient la trace.
Le premier appareil
À dix-huit ans, en 1995, mes amis m'offrent un appareil photo. J'ai oublié la marque.
Je commence à prendre des détails en photo. Pas des scènes, pas des gens : des morceaux. Et j'apprends à cadrer.
C'est une chose qu'aucune notice n'explique. Cadrer, c'est décider de ce qu'on laisse dehors, et il n'existe aucun réglage pour ça.
Le premier que j'ai choisi
Le premier appareil que j'ai acheté moi-même est un Pentax K200D. C'était pour mon voyage de noces, en Nouvelle-Zélande.
C'était un appareil pour documenter un voyage. Exactement ce que ma mère m'avait transmis, et je ne l'avais pas encore compris.
Le détour par la technologie
Le Nikon est venu bien plus tard, et il est venu par la technique.
Un boîtier moderne fait un travail considérable à votre place. Il choisit, il corrige, il anticipe, il rattrape. Le résultat est presque toujours bon, et c'est précisément le problème : presque toujours bon, et jamais tout à fait de moi.
Ce n'est pas un mauvais appareil, et il y a des images de lui sur ce site. Mais devant lui, je me suis surpris à approuver des photographies au lieu de les faire.
Ce que le Leica oblige à faire
Un M ne fait rien à votre place. La mise au point est manuelle. Le viseur montre plus large que l'image, donc il faut décider soi-même où s'arrête le cadre. L'appareil n'a aucun avis sur ce que vous regardez.
Il ne reste que l'œil, le pied qui avance ou recule, et la décision.
C'est plus lent. On rate davantage. Mais quand ça marche, on sait exactement pourquoi.
Ce qui les a mis dans mes mains
Le Q3 est arrivé après la mort de ma mère. Le M11-P après celle de mon père, un an et demi plus tard.
Ce sont les deux seules choses que j'aie achetées avec ce qu'ils m'ont laissé. Mon Leica M11-P sera le dernier cadeau de mes parents.
Je n'avais pas prévu de m'équiper comme ça. Mais ces appareils sont réellement placés dans une forme de transmission, et je crois qu'ils expliquent ma façon de photographier.
Il y avait des notices lues à deux, et le rôle de celui qui garde la trace. Il y a maintenant deux boîtiers qui viennent de là.
Ce que je cherche
Je photographie des instants où l'on se retrouve face à plus grand que soi. Une silhouette minuscule au pied d'une verticale. Deux personnes face à la tempête.
Je cherche là où l'on est petit, et où l'on tient.
Le boîtier ne fait jamais la photographie. Il décide seulement de ce qu'il faut apporter soi-même. Avec celui-là, il faut apporter l'œil, et le reste vient avec.