Un samedi d'août, un mariage. J'y étais comme invité, pas comme photographe — c'est important pour la suite, parce que ça change ce qu'on se permet et ce qu'on s'autorise à rater.
Je photographiais au télémètre depuis le début de la journée. Et j'ai raté l'entrée de la mariée.
Première accusation : l'émotion
Sur le moment, je mets ça sur le compte de l'émotion. On regarde entrer quelqu'un qu'on aime, on appuie sans vraiment cadrer, ça arrive.
Je me traite intérieurement de photographe de pacotille, et je passe à autre chose.
Deuxième accusation : la fatigue
Une fois tout le monde assis, je veux faire une image des mariés depuis l'arrière — la place de celui qui n'est pas le photographe accrédité, dans toutes les églises du monde.
Je décide de faire le point sur le visage du prêtre. C'est un ami de la famille, et je me dis que cette photographie leur fera plaisir.
Dans le télémètre, les deux images s'alignent parfaitement. La mise au point est juste, j'en suis certain, c'est exactement ce que le télémètre sait faire mieux que moi.
Je vérifie sur l'écran : flou.
Je me dis que je fatigue. Qu'il fait chaud. Et que je ne suis pourtant pas encore ivre.
Troisième accusation : mon œil
Alors je monte le Visoflex, le viseur électronique, pour assurer. Si mon œil me trompe au télémètre, une image agrandie et confirmée par l'électronique lèvera le doute.
Même résultat. Flou.
À ce moment-là, j'en suis à trois explications, et les trois me désignent : l'émotion, la fatigue, mon œil. Pas une seule ne concerne l'appareil.
Ce qui m'a mis sur la piste : un bruit
C'est en réessayant que ça m'est venu. Le flou ne ressemblait pas à une erreur de mise au point — les contours ne partaient pas dans tous les sens, ils filaient dans une direction. Du bouger, pas du flou.
Et surtout, j'ai fini par l'entendre : le voile est long à retomber quand je clique.
Sur un M, l'obturateur est un rideau. On l'entend partir et on l'entend revenir, et l'oreille sait ce qu'un vingtième de seconde donne. Là, ça traînait.
Je baisse les yeux sur le boîtier. La molette des sensibilités est sur 64 ISO.
Dans l'église, pour compenser une lumière basse à la sensibilité la plus faible du capteur, la vitesse était descendue au fond. Tout ce que je faisais depuis un moment partait au bougé.
Ce que ça a coûté, en chiffres
J'ai compté après coup, sur les fichiers de la journée.
Quarante déclenchements sur cent quatre-vingt-douze sont partis à 64 ISO, soit un cinquième de la journée. Ça paraît énorme, et ça ne l'est pas : trente-huit d'entre eux sont dehors, entre le 1/320 et le 1/1500 de seconde. Dehors, 64 ISO est exactement le bon réglage. Le défaut était invisible.
Il n'a mordu que deux fois. À 15 h 16, au 1/40. À 15 h 19, à une seconde et demie.
Entre ces deux images et la suivante, il y a quarante-six minutes et rien du tout. C'est le trou que laisse quelqu'un qui a compris que ça ne marchait pas et qui a arrêté d'appuyer.
La sécurité n'a pas tenu
Voilà le point qui me gêne encore.
La molette des sensibilités d'un M11 n'est pas libre. Leica a prévu exactement ce cas : il faut la soulever pour la tourner. Elle est verrouillée à plat, et ce verrou existe pour qu'un sac, un manteau ou une sangle ne puisse pas la déplacer.
Elle a tourné quand même.
Je ne sais pas si je suis le seul. Je n'ai trouvé aucun signalement de ce défaut précis, ce qui ne prouve rien : peut-être que personne n'écrit dessus, peut-être que personne ne s'en rend compte. Quand ça arrive dehors, ça ne se voit pas.
C'est peut-être le plus inquiétant : ce défaut ne se manifeste qu'au pire moment, celui où la lumière baisse. Le reste du temps, il vous accompagne sans rien dire.
Ce que j'en retiens
Un appareil mécanique ne prévient pas. Il n'y a pas de message, pas de bip, aucune alerte quand un réglage part tout seul. C'est le prix de ce qu'on aime chez ces boîtiers, et je continue à le payer volontiers — mais il faut savoir qu'on le paie.
Depuis, je regarde la molette avant chaque séance. Ça prend une seconde et je ne l'avais jamais fait.
Et l'ordre dans lequel j'ai cherché mérite d'être noté. Trois explications, trois fois ma faute, avant de soupçonner l'objet. C'est probablement une bonne disposition d'esprit en général — mais elle m'a fait perdre une demi-heure ce jour-là.
Une image de cette demi-heure a survécu, faite à une seconde et demie à main levée. Tout y est dissous, il ne reste qu'un geste. J'avais supprimé les autres le soir même, jugées floues et ratées.
C'est presque la plus belle de la journée.
Certains la trouveront ratée
Je le comprendrai. Il n'y a rien de net, on ne lit aucun visage, et une photographie de mariage est censée montrer.
Moi j'y vois une peinture.
Et surtout, je sais ce qu'il y a derrière. Je savais que ce moment comptait, je le voyais venir, et j'ai vu l'émotion monter chez la mariée. Ce n'est pas une image prise au hasard qui aurait bien tourné : c'est cet instant-là, que j'attendais, et que j'ai eu.
Il y a autre chose, et je n'y avais pas pensé sur le coup.
Cette même seconde, saisie nette à soixante millions de pixels avec un objectif apochromatique, aurait tout donné à voir. Le détail exact de ce que traverse une femme à cet instant précis. C'aurait été trop.
Le flou a gardé l'instant et protégé la personne. C'est peut-être la seule façon dont cette image pouvait exister.
Il y a une conclusion facile, et je vais la faire quand même : quand tout va de travers, il en sort parfois quelque chose.
Il y en a une autre, moins confortable. Un photographe doit savoir quoi garder — et ce soir-là, je n'ai su qu'à moitié. Sur les dix-neuf images de ce moment, j'en ai supprimé dix-sept en quelques minutes, jugées floues et ratées, sans les regarder vraiment.
Le tri du soir même ne vaut rien. On y juge une image sur ce qu'on croyait vouloir faire, pas sur ce qu'on a fait.